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Le Berceau des familles Bégou.

        La commune de La Bâtie des Fonts dans la Drôme, semble être la meilleure candidate pour ce titre. Cette commune comporte deux agglomérations , le Bourg à 1100 m d'altitude, et le hameau de Chamel à 1200 m, distants de 2,7 Km environ.
C'est dans cette commune que se situent les sources de la Drôme, ce qui justifie que l'on écrive Fonts, et non pas Fonds, comme on le voit parfois. 
Une chaîne montagneuse, de 1400 à 1641 m, percée de nombreux cols, la sépare des communes des Hautes-Alpes, ou beaucoup de  Bégou. ont essaimés.
        D'après les registres paroissiaux, qui s'étendent de 1660 à 1795, il existe, à La Bâtie, de très nombreuses dynasties de Bégou. Sur les 1409 actes de Baptêmes, Mariages et Sépultures, qui figurent sur ces registres , 588 concernent le patronyme BÉGOU, soit plus de 41 % . A La Piarre, qui est la commune des Hautes-Alpes la plus proche, au-delà du col de Carabés, il n'y a que 8 % des naissances, et 15 % des mariages, qui concernent un Bégou. -     - En observant d'abord les 25 premières années des relevés, soit de juin 1669 à juin 1684, on remarque (mais il n'y a pas beaucoup de recul) que 15 mariages sur 31 mettent en cause des BÉGOU, et que 20 couples s'appelant BÉGOU ne sont pas directement parents.
    - Une deuxième période, couvrant 15 ans, de 1760 à 1775, fait apparaître entre mariages, et naissances 24 couples, sans aucune liaison de parenté visible, même en considérant les générations précédentes.

    - Des surnoms de différentiation, ou noms d'usage, se sont révélés indispensables, des le 17° siècle, pour bien comprendre les différentes familles.

    COLET (83 noms), apparu en 1697, qui peut signifier petite colline, transformé en COULET en 1729. Puis SORNI (62 noms) en 1710, qui peut signifier ténébreux, grave ; devenu SORNY. en 1751 . BOYER (20 noms) vers 1750, qui fait peut être référence à un conducteur de boeufs.  AUSSELIER, qui signifie oiselier et plus sûrement évaporé, en 1758. PATAT (retrouvé aussi avec CHABAL) qui peut soit signifier guenilles, soit lourdaud.
     Il ne faut pas attacher une très grande importance à ces surnoms , car il ne sont employés, ni avec une grande logique, ni de façon systématique.


        En 1698 Pierre BÉGOU est indiqué comme châtelain. On trouve ensuite Laurent, époux de Jeanne Gabrielle de Colombe, indiqué comme notaire. Et c'est Pierre, époux de Jeanne Monge, qui déclarera, en 1736, son fils Antoine "BÉGOU-la-BATIE", alors que les trois enfants précédents nés en 1727, 1730 et 1733 ne sont déclarés que BÉGOU.

        En 1793 c'est Claude Bégou. qui rachète, aux Prés, les biens nationaux appartenant à l'Ordre de Malte, pour la somme de 26 000 livres. Il les revendra ensuite à ses concitoyens. Il fut maire des Prés jusqu'en août 1826 : il est décédé, en 1756 chez un de ses fils à La Beaume. Je n'ai pas trouvé trace du décès de sa femme.

    Il n'y a plus de Bégou à La Bâtie depuis le début des années 1940. Les derniers furent Jean Pierre Bégou et sa femme Liberté.  Facteur dans la plaine, sa femme institutrice, il revint s'installer à La Bâtie, à cause de deux de ses fils handicapés. Il avait au moins eux autres filles.

Un de ses petit fils, Luc, m'avait signalé que le village avait étéemporté, en 1936, par une coulée de boue, étalée sur de longs mois : seule la maison de son grand-père, l'école-mairie, après le pont, et quelques remises restèrent debout. Son grand-père ne s'en remit pas et décéda peu après. La ferme fut vendue, sa grand-mère alla finir ses jours à Vienne, chez une de ses filles.

Ce glissement de terrain, très lent, s'étalant sur plusieurs semaines, a emporté la plus grande part du village. Il n'a, heureusement, pas fait de victime.

                       Ci-dessous le village avant la catastrophe et ce qu'il en reste en 2008

Une carte postale du village de La Bâtie des Fonts, avant la catastrophe.

On distingue le clocher de l'église, et au dessus les maisons qui n'ont pas été détruites.

Une autre carte postale, avec un angle légèrement différent.

Elle est prise de la route du col de Carabès.

On voit le bord de la route en bas à droite.

Le site du village, en août 2008, pris de la nouvelle route du col de Carabès. La végétation a envahi l'ancien site du village. On reconnaît en haut et à gauche les seuls bâtiments qui ont été résistés à l'éboulement.

                                                                         


                         Récit de la catastrophe

         L'automne 1935 avait été très mauvais : pluies torrentielles, orages et inondations avaient mis à mal le département et en particulier le Diois pendant le mois de novembre. On ne comptait plus les éboulements, les champs ravinés et les glissements de terrain entraînant destruction de bâtiments, coupures de routes et de lignes téléphoniques. Crues successives de la Drôme, caves inondées à Die, en particulier à l'hôpital-hospice ; éboulement entre Chamaloc et le col de Rousset ; affaissement de terrain à Romeyer, qui priva la ville de Die d'eau potable ; glissement de terrain à La Motte Chalancon ; éboulement sur 300 mètres entre le pont de Maravel et Valdrôme. La liste est interminable … Dans les Hautes Alpes, dans les derniers jours de 1935, une colline entière se mit en mouvement en dessous de Sorbiers. La route descendue de 25 mètres, resta coupée de longs mois entre St André et Montjay. Un pont s'écroula devant la voiture du boucher de Rosans.                       

La fonte de la neige accentuée par le redoux de début janvier accrût encore le phénomène. Valdrôme, Montmaur, Miscon, Charens, Boulc, La Charce, Bezaudun, Saoû furent parmi les communes les plus touchées.

    Mais le pire fut le glissement de terrain de La Bâtie des Fonts qui raya pratiquement le village de la carte. Après quelques éboulements en décembre, la terre se mit en mouvement le 3 janvier, entre le col de Carabès (1261 m) et le village (1033 m), elle ne se stabilisa que fin avril.

 

Schéma du glissement, à comparer avec la photo de l'époque, à gauche

 
Le parcours aménagé dans le chaos, laissé, par la catastrophe, sur la droite de la route du col de Carabès. Le jour de l'inauguration du parcours explicatif.

Au premier plan un élu local venu présider la cérémonie.

 
La cloche de l'église, récupérée, en son temps, par les derniers habitants, a été installée sur cette prairie à quelques mètres de l'emplacement de l'église.

Cette église, bien mal en point, fut démolie par la suite dans les années 1963. Ses pierres étant utilisées pour agrandir la grange, au toit rouge, en face.

Au fond l'ancienne école, devenue la mairie.

 

Cette humidité exceptionnelle de l’hiver avait lubrifié la zone de contact entre la marne et un entassement de terres argileuses et d’éboulis, accumulé sur une grande épaisseur, parfois 30 mètres, dans le vallon des sources. On assista, alors, au décollement, puis au glissement de cette importante masse de terre argileuse sur un socle incliné, un phénomène physique, qui se serait déjà produit au XV ème siècle.

Ce vallon constitue une gouttière naturelle qui recueille les eaux de la fonte des neiges, sur 5 à 600 m de large, 1500 mètres de long, gouttière qui descends du col vers le village, 2 Km en aval.  L'abondance de l'eau, qui joua un rôle de lubrifiant, favorisa encore le phénomène, qui emporta une grande partie du village, 200 hectares de prés et de bois.        

 

Comparaison des deux cadastres : avant et après la catastrophe.

Extrait du cadastre d'avant la catastrophe.

Le bâtiment bleu foncé, à droite, rectangle tronqué, (et non celui à gauche, rectangulaire) semble être l'église.

En effet , si l'on considère la photo insérée ci-dessous, le chemin montant laisse l'église à sa droite.

Le ruisseau central, qui semble sortir d'une maison confirme la légende que la Drôme sortait de la maison du curé.

La route du col de Carabès n'avait pas encore été construite.

Tout à gauche, en bordure du chemin, les bâtiments qui ont échappé à la catastrophe.

 

 

Au premier plan le site de l'ancien village, et la route du col de Carabès.

Sur la photo ci-dessus, Il semble que le bâtiment en tuiles rouges se trouve à l'emplacement de l'église.

Vue en direction du col de Carabès, C'est le site de l'ancien village.

on voit, en bas, le départ de la route.

 

Le 23 janvier la pointe extrême du glissement se trouvait à 80 m du village. La Drôme s’était transformée en torrent boueux à partir du décrochement amont. Cette masse d’eau formait des mares, et des petits lacs, qui accentuaient la vitesse du glissement. Les maisons plus anciennes édifiées sur le flanc sud du vallon, étaient à l’abri du danger. Les plus récentes, dans le bas, disloquées, se sont abattues par pans entiers. La route du col de Carabès, et le pont ont été emportés. L’école mairie, après le pont, et quelques remises restèrent debout.

 

Le "Journal de Die"

Il nous rapporte l'évolution de la catastrophe par des articles hebdomadaires, alternant espoir et fatalisme. Dès le 4 janvier 1936, on signale diverses coupures de routes, par exemple entre Beaurières et Valdrôme, où la terre d'un champ de lavande a recouvert la chaussée au lieu dit des Chambrelèches ou bien, entre Valdrôme et La Bâtie des Fonts , où plus de 100 mètres cubes ont barré la route en deux endroits, à la Valette et à Riobel. La nationale 93 a également été coupée au col de Cabre sur le versant de Beaurières. La route de Die à Lus la Croix Haute a été emportée par un éboulement sur une centaine de mètres près de Grimone et les habitants de Lus réclament "la réalisation d'un tunnel au col de Grimone, dont on parle depuis si longtemps, ou bien qu'on les change de département" (car ils communiquent plus facilement en hiver avec Grenoble ou Gap qu'avec Die).

        La semaine suivante, on signale des dégâts à Montmaur en Diois : une route s'est affaissée en trois endroits et au vieux village, une masse de terre évaluée à 10.000 mètres cubes s'est mise en mouvement. A Miscon, une superficie d'environ dix hectares, d'un volume évalué à un million de mètres cubes, a glissé au quartier des Vignes. Une bergerie s'est effondrée, un champ semé de blé, autrefois plat, est maintenant tout vallonné et crevassé. Plusieurs chemins sont coupés, des milliers de pieds de vigne sont déracinés, tout comme des noyers et des chênes. Si le mouvement continue, il obstruera le ravin et il y aura risque d'inondation.

        Le 21 janvier, le préfet et plusieurs personnalités visitent les communes sinistrées et promettent de demander des secours d'urgence au Ministère. Le 23 janvier, le front du glissement de La Bâtie des Fonts est à 80 mètres des premières maisons. D'inquiétantes fissures apparaissent dans un mamelon qui semblait protéger le village, le lit de la Drôme est soulevé par endroits, un pont est prêt de s'écrouler, plusieurs maisons sont menacées et les évacuations commencent. Au-dessus du village, de nouvelles fissures se produisent au flanc de la montagne et un torrent boueux s'infiltre dans les crevasses du sol en mouvement. Il n'y a plus de route et la masse qui descend du col mesure 2 kilomètres de long sur 800 mètres de large. Si la partie supérieure du village semble hors d'atteinte, tout le bas est menacé et la population est très anxieuse. Le 1er février, le village est isolé entre deux éboulements, on n'y accède plus qu'à pied depuis Valdrôme.

Le 22 février, le journal titre : "Le village de La Bâtie des Fonts disparaît lentement".

 En effet, depuis une dizaine de jours, la pression de la coulée sur les bâtiments a fait s'écrouler successivement une remise appartenant à M. Pierre BÉGOU, puis les habitations de M. AUBERT et de M. JULLIEN, cantonnier, qui heureusement avaient été évacuées. L'église et le presbytère ne semblent pas menacés, mais le village "présente un chaos indescriptible" : crevasses, ravins, boursouflures, terrains mouvants, prairies qui se déforment, arbres qui se déplacent, penchant un jour à droite et le lendemain à gauche selon les mouvements du terrain.

 

Le cours de la Drôme est obstrué sur cent mètres et la rivière a changé de lit, coulant dans des maisons en ruine. La route vers Valdrôme, en aval du village, est dégagée tous les jours à la pelle, puis obstruée la nuit par de nouvelles coulées. Il ne reste que quatre ménages dans le haut du village, prêts à évacuer les lieux. Déjà le pont de la route qui mène à Valdrôme se fissure … Des jeunes gens dégagent les enchevêtrements d'arbres à la hache pour que passent les charrettes qui évacuent mobilier et matériel. Dans le même temps, à Bezaudun, une bande de terrain de 300 mètres sur 200 a glissé dans le quartier des Empenas et a emporté la maison de la famille GOUGNE. A Saoû, c'est une portion de prairie de 400 mètres sur 250, profonde d'une dizaine de mètres (soit un million de mètres cubes) qui glisse en se crevassant. La ligne électrique est coupée.

Revenons à La Bâtie des Fonts : le 13 mars, on dénombre 15 maisons écroulées, dont les débris sont pour la plupart recouverts par la terre en mouvement. Une nouvelle maison, appartenant à M. Julien BÉGOU, se fissure et menace de s'effondrer. La route de Valdrôme est de plus en plus difficile à maintenir ouverte, son niveau s'est abaissé en quatre endroits différents, formant des escaliers et des crevasses. Il reste au village cinq habitants répartis dans trois maisons ; ils ont déjà déménagé leur mobilier à Valdrôme et se tiennent prêts à partir.Au-dessus du presbytère, une profonde crevasse dans le sol laisse voir la source de la Drôme. Le lent mouvement persiste, à la vitesse de 50 cm par jour. Le 11 avril, le presbytère est atteint à son tour et on craint pour l'église.

Le 16 avril, une coulée de boue large de 30 mètres barre la route à 800 mètres du village. Elle est toujours très active le 2 mai et seuls les piétons peuvent passer. Ce jour-là, le "Journal de Die" titre : "La mort du village" et dresse un premier bilan. Dans le bas du village, toutes les maisons sont tombées, sauf l'église qui est traversée par les eaux de la Drôme. On a pu déménager le mobilier et les objets du culte. Quelques maisons de la partie haute, les plus anciennes, bâties sur le socle rocheux, n'ont pas été atteintes, comme la mairie-école. La route vers Valdrôme a résisté, bien que mise à mal par les éboulements. En direction du col de Carabès, le paysage n'est qu'une succession de crevasses et d'affaissements remplis d'eau stagnante, formant de vastes mares et le ruisseau s'infiltre dans les fissures du sol.

En mai le mouvement va enfin s'arrêter ; l'été et l'automne 1936, très secs, verront encore se produire des tassements localisés. Au total, environ 200 hectares de champs et de bois ont été emportés, les propriétés n'ont plus de limites, des champs entiers ont été déplacés. De nombreux arbres ont été arrachés et ensevelis. Heureusement il n'y a pas eu de victime et la population s'est réfugiée à Valdrôme et dans les hameaux environnants. La commune, qui comptait 400 habitants au siècle précédent, n'en avait plus que 24 avant l'éboulement. Il en reste 5 maintenant.

Laissons le mot de la fin au journaliste du "Progrès de Lyon" qui écrivait : "La Bâtie des Fonts se meurt ; c'est l'agonie, dans quelques jours elle sera morte. Dans la grisaille du soir, quand d'épais flocons viendront recouvrir les décombres et les maisons silencieuses de leur blanc linceul, l'on n'entendra plus que le monotone murmure de la Drôme coulant entre ses rives rajeunies".


 - Recherches (aux AD de la Drôme) et mise en forme faites par Bernard Tixier.

 - "Journal de Die" de novembre 1935 à mai 1936 – cote CP 176.

 - Article et photos de Paul MÉJEAN dans la "Revue de géographie alpine", XXIV, 1936 – cote AP 203.

 - Documents d’Alain Bégou-Boyer, dont la famille est originaire de La Bâtie des Fonts

 - Carte postale antérieure à la catastrophe tirée des « Epines Drômoises »

 - Contribution de Christine et d'Alain Lombard de Valdrôme.

 

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